Friday, October 4, 2013

Interview de Mauritius Times en octobre 2013


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Mauritius Times : A l’initiative du Board of Investment, un ‘International Advisory Board’, composé de “high-profile international business persons and academics” s’est réuni pour la deuxième fois au début de cette semaine pour réfléchir sur et tracer le ‘roadmap’ en vue de placer Maurice sur la voie d’un ‘high-income developing country’. L’ambition est bien présente, mais s'est-on vraiment donné les moyens et l’encadrement nécessaire afin de réussir ce pari ?

Vu le nombre de consultancies et de White Papers que nous avons vu défiler depuis trop longtemps, sans la moindre concrétisation dans les faits, mais souvent à grands frais, je ne peux m’empêcher d’exprimer mon scepticisme.

Qu’avons-nous fait de ‘Vision 2020’, par exemple, le fruit d’une des rares collaborations fructueuses et nationales ? Bien qu’énoncé de manière relativement abstraite, ce « roadmap » a le mérite d’être cohérent, un qualificatif que nous aurions du mal à attribuer à tout ce qui s’agite autour de nous aujourd’hui.

Je relève ici deux tendances qui non seulement disempower les ressources humaines mais dont le fondement est trop décousu pour escompter le moindre bilan positif. D’abord, pourquoi ce complexe pour outsource la réflexion et nos politiques ? Ensuite, à quoi servent les fonctionnaires si d’autres organismes doivent être créés en parallèle ? Il y a beaucoup trop de duplication. Cette propension à alourdir les charges de l’Etat est une aberration.

Et puis, un roadmap trace les grandes lignes. Il faudrait compléter avec un policy unit siégeant en permanence, avec une synergie entre tous les ministères, des représentants de la société civile et du business, capables de s’inspirer de tout ce qui se fait intelligemment à travers le monde dans différents domaines avant de proposer des politiques puisant dans notre vécu et pouvant satisfaire nos aspirations.

L’émergence de leaders politiques et du business éclairés pour mettre un terme à ce dialogue de sourds qui accentue le mépris réciproque et le repli identitaire y est cruciale. Le poisson pourrit par la tête dit-on. Individuellement d’abord, ensuite collectivement.

En attendant de se retrouver dans la catégorie des pays à revenu élevé, ‘middle-income Mauritius’ connaît des difficultés sur le plan économique. Pas si grave que cela, nous dit-on, au regard des conditions économiques difficiles sur le plan international et dans nos principaux marchés d’exportation. Toutefois, les indicateurs économiques démontrent que la croissance de Maurice connaît depuis quelques années une tendance à la baisse, cela alors que l’investissement baisse et le chômage (surtout parmi les jeunes et les femmes) est en hausse. Vos commentaires ?

Le drame de cette situation - pourtant de plus en plus préoccupante -, c’est ce déni de la réalité de la frange influente de nos « élites » politiques, économiques et intellectuelles.

Nous sommes passés par plusieurs mandats politiques sans le moindre projet de société. Pire, depuis presque une décennie, nous sommes officiellement passés sous le régime banque-mondialiste avec ses doctrines aussi absurdes que dévastatrices. Je me demande même si elles n’ont pas exacerbé le malaise qui était déjà profond.

Les plus lucides parmi nous militent pour un changement de modèle de développement. Concrètement, cela signifie une croissance des activités qui favorisent une amélioration de la qualité de vie de la population dans son ensemble et une décroissance de l’économie tirée par les rentes de situation, la spéculation et les bulles.

Le projet MID  (Maurice Iles Durables) est en soi une idée formidable qui aurait pu agir comme moteur de ce nouveau modèle de développement justement. Or, dans les faits, il y a certes ici et là des mesures positives, mais elles ne s’insèrent guère dans une vision intégrée.

Comment voulez-vous, avec autant de signaux contradictoires, réparer une structure dépassée et attirer davantage d’investissements productifs tout en créant de l’emploi répondant à la dignité des citoyens ?

* On affirme également que les consommateurs ont connu une baisse conséquente de leur pouvoir d’achat : le taux du ‘consumption expenditure’ en 2012 est passé à 2,9% contre 5,2% en 2008 et, durant la même période, le ‘household expenditure’ enregistre une baisse de 6,7% à 2,7%. D’une part, la paupérisation prend de l’ampleur alors que d’autre part, selon la dernière enquête de Statistics Mauritius, la répartition des revenus entre les ménages entre 2006/07 et 2012 s’est détériorée. 20% des ménages au plus bas de l’échelle ne se partagent que 5,4% des revenus disponibles (contre 6,1% précédemment), tandis que 20% des ménages au plus haut de l’échelle s’approprient 47,4% des revenus (contre 45,6% précédemment). Qu’est-ce que ces indicateurs vous inspirent ?

Hélas, les inégalités se creusent à travers le monde. Néanmoins, le ressenti des citoyens n’est pas le même partout et n’est pas reflété dans le coefficient de Gini.

La répercussion est multidimensionnelle. Les inégalités briment la confiance dans le système, elles démotivent. Lorsqu’elles sont brusques et criantes, elles agissent comme un élément destructeur. Tout comme la baisse persistante du pouvoir d’achat et la spirale vertigineuse de l’endettement d’ailleurs.

Les néo-conservateurs, qui dans leur illusion se voient libéraux progressistes, sont friands de statistiques partielles et partiales pour tenter de prouver le contraire et de blâmer des ressources humaines inévitablement moins productives, car broyées et parasitées par un système pervers que les néo-conservateurs eux-mêmes parrainent.

* Quelle opinion faites-vous de la décision prise, cette semaine, par la majorité des membres du ‘Monetary Policy Committee’ (MPC) de la Banque de Maurice de maintenir le Repo Rate à 4,65% - une décision motivée par le fait que l’inflation a été réduite à 3,1% alors certains autres membres du MPC soutiennent que « les risques d’une poussée inflationniste sont toujours réels » ?

Je pense que c’est un navet qui tient l’affiche depuis trop longtemps. Ce que désirent les fat cats – une caisse de résonance très visible médiatiquement parlant est le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire un taux d’intérêt et une roupie qui assouvissent leur fantasme et cupidité. D’où l’intox de la roupie soi-disant forte.

Toute personne bien informée sait, d’une part, que pour emprunter à un taux aussi compétitif comme à Hong Kong, par exemple, le marché doit avoir confiance dans la vigueur de la monnaie émise et la concurrence interbancaire doit être optimale. D’autre part, lorsque la part des intrants importés dans la production d’un article est très élevée, une monnaie dépréciée n’arrange guère les choses. Au contraire, elle génère un cercle vicieux. Finalement, ce n’est pas la valeur d’une monnaie qui détermine la compétitivité d’une nation, mais bien l’ensemble des politiques mises en place pour aplanir les obstacles, réduire les coûts d’opération et stimuler la productivité, et ce, dans tous les secteurs. Ces liens peuvent aider à débusquer cette fumisterie et, souhaitons-le, libérer nos énergies vers cette transformation qui se fait trop attendre.

* La mise en minorité en différentes occasions du Gouverneur de la Banque de Maurice (BOM) et de ses collègues au sein du Monetary Policy Committee par des nominés du ministère des Finances a soulevé - à maintes reprises - la question de l’indépendance de la Banque centrale et la politique économique poursuivie par le ministère des Finances. Au regard de la marge de manœuvre restreinte de la BOM, l’opinion a été émise que le « Gouverneur de la BoM devrait se consoler à exercer des pressions sur les banques commerciales afin qu’elles rétrécissent le «spread » entre le taux auquel elles empruntent à la Banque centrale et le taux qu’elles passent aux emprunteurs et aux épargnants ». Ce ‘spread’ est de 0,5% dans certaines capitales étrangères, alors qu’il est de 2% à 5% à Maurice. La BOM n’a pas rencontré beaucoup de succès sur ce plan-là, paraît-il ?

C’est bien dommage. Il faudrait peut-être se demander à quel moment la Competition Commission va agir ou songer à cap le spread. A situation extraordinaire, réaction extraordinaire !

* En ce qui concerne le secteur bancaire, le dernier bilan financier de la Mauritius Commercial Bank (MCB) indique que le Groupe a réalisé des bénéfices après impôts de Rs 4,3 milliards - une hausse de 4,9 % par rapport à la précédente année financière. D’autres institutions bancaires, telles que la SBM, la HSBC Mauritius, la Standard Chartered Bank Mauritius, la Barclays Mauritius Ltd, la Standard Bank Mauritius affichent une bonne santé financière et se sont d’ailleurs retrouvées en compagnie de la MCB dans le classement des 100 meilleures banques d’Afrique – malgré les mauvais payeurs tant à Maurice qu’à l’étranger à qui des crédits totalisant plusieurs milliards de roupies ont été accordés dans un récent passé. Quelle opinion faites-vous de cela ?

Je crois que vous avez identifié là une des principales sources de distorsions et de carences du système. Au-delà des raisons historiques et coloniales, c’est le clientélisme fondé sur le principe de « scratch my back, I scratch yours » qui est le socle de ce modus operandi.

Au final, cela crée un accaparement excessif qui détourne une bonne partie de l’argent productif généré par le marché réel entre les mains des crony capitalists/plutocrats. En sus de Big Bank, il ne faut pas perdre de vue Big Government/Parastals, Big Energy/Utilities, Big Public Infrastructure, Big Property, Big Telecoms, etc. Souhaitons qu’ici aussi la Competition Commission intervienne au plus vite en attendant une… Freedom of Information Act.

* Il y a également la performance des entreprises mauriciennes qui, selon la dernière édition de ‘100 premières compagnies’ de Maurice de Business Publications Ltd, affichent une santé « résiliente et robuste » malgré la “crise”. Les chiffres d’affaires combinés de ces 100 premières compagnies ont atteint Rs 345 milliards en 2012 contre Rs 322 milliards en 2011. La création d’emplois ne suit pas, puisque le taux de chômage suscite déjà des appréhensions – on est déjà à 52,500 --, et la Chambre du Commerce et de l’Industrie nous signale une tendance à la baisse des investissements du secteur privé. Pourquoi le secteur privé n’investit-il pas, selon vous, malgré les incitations accordées par l’Etat dans le cadre de ses budgets ?

Ma réponse précédente explique partiellement ce phénomène. Permettez-moi de distinguer le Big Business du « secteur privé ». Bien que le sens sous-entendu soit évident, je pense que l’amalgame peut nuire à tout ce qui concerne le business en général car tout business, petit, moyen, gros, blanc, jaune, noir ou marron fait partie du secteur privé.

Le manque de vision et de leadership a renforcé la tyrannie du court terme et du quick buck, et les politiques gouvernementales se sont pliées pour les satisfaire. Le développement foncier aveugle en est l’exemple le plus flagrant. Alors que le système est en train de s’écrouler, les solutions proposées et adoptées incarnent le contraire absolu d’une approche systémique.

* Sur le plan social et politique, il y a plusieurs questions qui suscitent des débats : les nouvelles cartes d’identité numériques, par exemple, font l’objet de contestation en raison de ce qui est perçu comme « une atteinte anticonstitutionnelle » à la vie privée en l’absence de règlements par rapport à l’usage éventuel des données recueillies. De nombreux politiciens et défenseurs des libertés civiles estiment que « l’Etat ne devrait pas suivre les citoyens ou violer leur vie privée à moins d’avoir des éléments de preuve d’actes répréhensibles ». Partagez-vous cette opinion ?

Je suis d’avis que les appréhensions sont légitimes. Comment voulez-vous que des personnes avisées, je fais abstraction des intégristes de la liberté individuelle, ne soient pas réfractaires à toute tentative de divulguer davantage d’informations personnelles face aux dérives institutionnelles ? L’écart entre les intentions déclarées et ce qui se pratique dans les faits attise forcément le sentiment de crainte de se faire piéger. Ce manque de réciprocité dans le système n’augure pas un avenir prometteur. Il faut impérativement renverser cette ambiance malsaine.

* Autre question qui continue de défrayer l’actualité : l’éducation supérieure et les universités indiennes qui n’auraient pas obtenu l’autorisation de l’institution régulatrice indienne de s’implanter à Maurice, de même que les étudiants népalais qui affirment avoir été arnaqués par des agents recruteurs. Sale coup pour notre « Knowledge Hub » en devenir…

Il y a deux éléments dans votre question. D’abord, par manque de politique clairement exposée, nos gouvernements successifs ont enchaîné hub sur hub. Certains restent à l’état embryonnaire ou ne servent qu’à flatter les égos ; d’autres émergent mais avec un trait qui tend à caractériser les démarches, c’est-à-dire l’absence flagrante de stratégie. Avec comme corollaire, une course pour acquérir les contrats et occuper la place. Et tous les coups semblent être permis.

En ce qui concerne le « Knowledge Hub », le slogan est aussi pompeux que sa manifestation est creuse. Pour poursuivre son expansion économique, un pays a besoin de ressources humaines variées. Ce qui implique un système éducatif qui forme de manière interdisciplinaire, et ce dès le préscolaire, des citoyens créatifs, responsables et épanouis. La surspécialisation, de surcroît très tôt, nous conduit à une impasse. C’est la quête de l’excellence de nos futurs maçons, architectes, journalistes, agriculteurs, nanotechnologues, musiciens, politiciens, bref tous les métiers et toutes les professions, qui détermineront notre avantage compétitif.

Aspirer à « produire » plus de diplômés universitaires que le pays en a besoin est un contresens. Les exemples de la Suisse, de l’Allemagne et des pays scandinaves sont éloquents. Moins de 40% de leurs étudiants poursuivent des études universitaires. En revanche, la formation professionnelle est non seulement purgée de toute stigmatisation mais elle est surtout bien structurée et performante.

* La démocratisation de l’économie figure parmi les éléments-clés du programme de l’actuel gouvernement. Cependant certaines décisions gouvernementales telles que l’octroi des terres de l’Etat, comme nous l’avons vu récemment à Trou-aux-Biches, sont susceptibles d’aller à l’encontre de ce programme lui-même. Vous posez-vous des questions quant à la volonté réelle des décideurs politiques d’agir en faveur de ce programme ?

Comme je vous l’ai rappelé plusieurs fois ultérieurement, dans ce cas aussi, c’est l’œuvre de ce même trait qui devient culturel chez nos dirigeants, tous bords confondus. Il n’y a point de stratégie. Manque de volonté ? Pure démagogie ? Déficit intellectuel ? Je ne sais plus trop quoi penser.

En tout cas, sans l’émergence de plus de petites et moyennes entreprises innovantes, nous aurons bien de mal à nous débarrasser de cette manie de toujours compter sur les « pays amis ». Voyez comment les bailleurs de fond exploitent ce penchant. Le greenwashing semble être le nouveau sésame des « samaritains ». Si la démocratisation devrait aussi passer par plus de marchands "ambulants", plus de tolérance envers les produits contrefaits, moins de transparence dans l’allocation des contrats, l’absence de redistribution équitable des terres, un loyer de l’argent et commercial surréaliste et inaccessible, etc., alors nous sommes en très mauvaise posture !

* Les sessions de « coze-cozé » par rapport à la réforme électorale ont, semble-t-il, été suspendues faute, de toute évidence, d’un accord sur les modalités d’une alliance entre le PTr et le MMM. Au-delà de l’agenda de ces deux leaders politiques, il y a sans doute quelques questions (plus) fondamentales qui méritent une réflexion?

La morosité qui gagne le pays est contagieuse. Si seulement il existait une baguette magique.

Bien entendu, c’est un ensemble de mesures prioritaires agissant simultanément et pouvant impacter sur le court, moyen et long termes qui pourrait nous tirer de cette situation.

Au niveau électoral, je pense que la priorité des priorités serait une législation encadrant les « générosités » privées lors des campagnes. Et si les dirigeants politiques actuels voudraient vraiment entrer dans l’Histoire, ou d’y introduire leur prénom, de manière constructive, ils peuvent - sans pour autant sacrifier leurs ambitions personnelles - y insérer une limitation au cumul de mandats premier-ministériels mais entrant en vigueur disons dans dix ans. Ce serait aussi une grande avancée de ramener le seuil du pourcentage de votes requis pour intégrer le Parlement à 5%.

Avec une voix alternative comme Jocelyne Minerve, par exemple, les questions « embarrassantes » pourraient bien rendre le Parlement moins insignifiant. La bonne nouvelle émane du Directeur des poursuites publiques, de certains magistrats et juges qui s’engagent dans l’activisme judiciaire. Afin de répondre aux manquements démocratiques, en Inde, la plus grande électocratie du monde, les cadres du judiciaire émettent régulièrement des recommandations pour amender et rafraîchir le cadre légal dans un souci de préserver et d’améliorer les droits sociaux et économiques des citoyens.

Je tiens à saluer la démarche de Lalit concernant le calcul erroné du nombre de propriétaires de résidences sur lequel la politique du logement est fondée. Comme pour suppléer à la torpeur de nos chercheurs en sciences sociales. Qui sait, peut-être que les « cowboy universities » vont propulser des contributions stimulantes et citoyennes !

Pour apporter des solutions, il faut bien mesurer l’offre et la demande dans tous les secteurs, surtout avec des outils incisifs et régulièrement actualisés. C’est impensable de rêver d’une nation « moderne » avec un système qui génère quelques poches d’excellence dans un océan de médiocrité.