Saturday, August 15, 2026

Le poids des mots à Maurice : quand le langage masque nos réalités

À Maurice, le langage est un miroir à double fond. Notre État-archipel utilise au quotidien des concepts juridiques, économiques et sociaux dont le sens officiel, souvent hérité de l'étranger, se heurte de plein fouet à notre vécu. Ce décalage entre la théorie et la pratique crée des confusions profondes qui faussent le débat public, masquent des enjeux de pouvoir et entretiennent des quiproquos historiques, géopolitiques et culturels.
L'illusion sémantique : l'État de droit sacrifié sur l'autel du « Law and Order »
Le plus grand malentendu de notre débat démocratique réside dans l'amalgame permanent entre l’État de droit, la Rule of Law et le Law and Order. Notre système juridique est un modèle hybride unique, né du droit civil français et de la Common Law britannique. Pourtant, dans l'arène politique et médiatique, ces notions s'entrechoquent dans une confusion totale :
  • La Rule of Law (concept britannique) : Elle trouve sa source historique dans la Magna Carta de 1215, où les barons anglais ont imposé au King John que même le souverain soit soumis à la loi, interdisant l'emprisonnement arbitraire. C'est un bouclier qui consacre la suprématie absolue de la loi, l'égalité de tous devant la justice et la protection de l'individu contre l'arbitraire du pouvoir.
  • L'État de droit (concept français) : C’est un modèle structurel basé sur la hiérarchie des normes (la pyramide des lois). L'État choisit de s'autolimiter en soumettant l'ensemble de son administration et de ses dirigeants au respect rigoureux de la Constitution et des textes écrits.
  • Le Law and Order (concept sécuritaire) : Il relève simplement de la gestion de l'ordre public, de la discipline et de la répression policière dans la rue.
Le piège mauricien consiste à brandir abusivement le respect de la Rule of Law ou de l'État de droit pour légitimer des mesures de pur Law and Order (comme des arrestations arbitraires ou des démonstrations de force policière). En confondant la protection des libertés fondamentales avec l'exercice de la force répressive, nous inversons la logique démocratique : la loi ne sert plus à limiter le pouvoir, elle devient l'instrument de sa démonstration.
Les réalités économiques travesties : du « secteur privé » au « gros capital »
Cette distorsion du langage se propage également dans notre lecture de l'économie. Prenez l’expression « secteur privé ». Universellement, elle englobe toute activité économique n’appartenant pas à l’État. À Maurice, ce terme s’est chargé d'un poids historique et émotionnel considérable. Dans l’imaginaire collectif, il n’évoque ni la petite PME locale, ni le commerce du coin, mais fait presque exclusivement référence aux grands conglomérats historiques issus de l’ancienne industrie sucrière.
Pour assainir le débat et purger ce terme de ses connotations politiques et communautaires obsolètes, il conviendrait d'adopter des expressions plus justes. Parler de « gros capital » ou de « big business » permettrait enfin de dissocier la critique économique légitime de toute dimension ethnique, en ramenant le sujet à ce qu'il est réellement : un enjeu de puissance financière et de marché.
À l’inverse, le « marchand ambulant » subit la confusion inverse. Si le dictionnaire y voit un vendeur mobile déplaçant sa marchandise au gré des rues, la réalité mauricienne nous montre des commerçants installés de manière permanente sur des trottoirs précis ou relogés dans des structures urbaines fixes. Derrière ce qualificatif inadapté se cache en vérité le combat social d'une économie informelle qui cherche sa légitimité et sa place dans l'espace public.
Culture et éducation : assumer le « morisyen » tout court
Sur le plan culturel, le « Kreol morisyen » souffre encore des stigmates du passé. Alors qu'il est scientifiquement et officiellement reconnu comme la langue nationale, partagée par l'immense majorité de la population, deux confusions persistent. D’une part, une vision archaïque le réduit parfois à un simple « patois » face au français ou à l’anglais. D’autre part, un amalgame linguistique persistant associe la langue à l’appartenance ethnique à la communauté créole.
Pour dépasser ce clivage et consacrer la dimension purement citoyenne de notre idiome national, deux propositions s'imposent : adopter officiellement l'appellation « kreol morisyen » ou, mieux encore, « morisyen » tout court. En détachant le nom de la langue de toute référence ethnique spécifique, on consacre le morisyen comme la langue de tous les Mauriciens, unifiant la nation sous une identité linguistique commune et partagée.
Enfin, le système éducatif mauricien a lui aussi détourné le sens des mots avec l'institutionnalisation des « leçons particulières ». Ce qui devrait désigner un soutien scolaire ciblé, bénévole ou occasionnel pour un élève en difficulté est devenu une industrie parallèle gigantesque. Quasi-obligatoire et payant pour tous, ce système s'est substitué au programme officiel, au point d'inverser les rôles : le contenu pédagogique est parfois transféré aux cours de l'après-midi, transformant l'école du matin en une simple garderie de luxe et creusant les inégalités sociales.
De la colonie à l'archipel : le piège de « Lil Moris »
La confusion sémantique commence dès la manière dont nous nommons notre propre territoire. Traduire mécaniquement « l'île Maurice » par « Lil Moris » pose un double problème. D'une part, cette formulation perpétue une vision strictement coloniale, calquée sur le regard de l'ancien colonisateur qui ne concevait le pays qu'à travers son île principale. D'autre part, elle réduit dangereusement notre caractère d’État-archipel, effaçant d'un trait de plume Rodrigues, Agalega, Saint-Brandon et les Chagos.
Il n'y a pourtant pas si longtemps, l'usage populaire et médiatique mainstream privilégiait « Moris » tout court, et non « Lil Moris ». Revenir à « Moris » pour désigner l'État et la nation est un acte de décolonisation mentale essentiel : cela permet d'englober toute notre État-archipel dans sa diversité géographique, sans exclure aucune de ses composantes insulaires.
Conclusion : nommer juste pour débattre vrai
Tant que nous laisserons ces expressions flotter dans le flou de leurs approximations, le dialogue national restera biaisé. Dire « Moris » plutôt que « Lil Moris », remplacer le « secteur privé » par le « gros capital », ou désigner notre langue commune comme le « morisyen », ce n'est pas seulement jouer sur les mots : c'est un acte de salubrité publique pour dépolitiser, désethniciser et décoloniser nos débats. Pour construire l'avenir de notre État-archipel, il devient urgent de redonner aux concepts leur juste définition, car mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur — et à la confusion — de notre nation.

Thursday, August 13, 2026

Cheap does not mean affordable

 Disposable income, not the cost of living, is the metric that actually tells us whether life is affordable.

Cost of living, taken on its own, tells us nothing about whether people can actually afford to live. A country can have a relatively low cost of living and still leave households worse off, if wages are lower still. Affordability is not an absolute number — it is a ratio. What matters is how much people earn relative to what they must spend, not the sticker price of goods and services in isolation.

Disposable income — what remains after taxes and mandatory deductions — captures what households actually have in hand to spend, save, or invest. It is this figure, set against prices, that determines whether people are getting by or falling behind.

That said, disposable income alone is not the full picture either. Averages can mask real disparities in how income is distributed. Fixed costs like housing and energy eat up very different shares of income depending on where people live. For a genuinely accurate read, economists typically turn to real disposable income — income adjusted for local price levels — rather than treating cost of living or income as standalone indicators.

How a hidden banking oligopoly is suffocating Mauritian entrepreneurs and citizens

The chart measures the absolute interest rate spread, which is the exact percentage-point difference between a central bank’s benchmark policy rate and the average prime lending rate (PLR) charged by commercial banks. This metric serves as a direct indicator of monetary policy transmission efficiency and financial sector friction.


 A wider spread reveals that the central bank’s efforts to lower borrowing costs are losing momentum before reaching the real economy, resulting in an expensive cash premium for local businesses and consumers. Unlike Botswana—where the central bank actively stepped in with strict regulatory directives to cap prime lending rates and shield consumers—the Bank of Mauritius allows market forces to determine commercial margins. Without regulatory intervention to force compression, commercial lending rates remain structurally high.

The Solution: A Two-Pronged Monetary Strategy

To break this cycle, Mauritius must pivot to a bold framework that defends the currency while directly attacking banking inefficiency:

 ·         Increase the Repo Rate: Raising the central bank baseline rate will defend the Mauritian Rupee, curb capital flight, attract foreign investment, and cool imported inflation—instantly protecting citizen purchasing power and relieving the foreign exchange crunch for businesses.

·         ·         Cap the Commercial Interest Spread: To ensure that higher base rates do not translate into predatory lending costs for local entrepreneurs, the Bank of Mauritius must emulate Botswana’s regulatory playbook and legally cap the absolute spread that commercial banks can charge above the policy baseline.

·         This dual approach aggressively compresses the uncompetitive 4.25% banking margin, forcing local banks to absorb the structural friction instead of passing the bill to the Mauritian public. 

Wednesday, August 12, 2026

What is in "valeurs républicaines" in Mauritius?

In the vocabulary of Mauritian intellectuals and columnists, demanding les valeurs républicaines (republican values)  is a direct, philosophical appeal to the French revolutionary triptych of Liberté, Égalité, Fraternité. Rather than referring to the ancient Roman definition of res publica (a simple, non-monarchical "public affair"). The French current dominant intellectual discourse uses the phrase to promote a reactionary version of laïcité (a rigid form of the Anglo-saxon secularism) and ethnocentrism (while ironically heralding Judeo-Christian heritage).

To use the phrase in Mauritius is to demand a blind, universalist State where citizens are treated purely as individuals (le citoyen) rather than as a citizenship founded on plural identities and communities.

Global Contrasts: One Term, Three Worlds

The chameleonic nature of "republicanism" highlights just how unique the Mauritian intellectual ideal is when compared globally: 

Mauritius (Les valeurs républicaines): Deeply anchored in French universalism. It demands strict state neutrality, a robust social safety net, and a secular public sphere (laïcité) free from all religious references.

The United States (Republican Party): Anchored in classical liberalism and constitutionalism. It champions individual liberty, free-market capitalism, and limited state intervention, often aligning with traditional Judeo-Christian values.

The Islamic Republic of Iran: Anchored in theocratic autocracy. It rejects Western Enlightenment models entirely, subordinating the concept of a republic to the supreme authority of Islamic law (Sharia) and divine jurisprudence.

The Masonic Pipeline

This secular, "humanist" flavour of Mauritian republicanism was deliberately cultivated. Its roots trace back to French Freemasonry, specifically the lodge La Triple Espérance, founded in Port Louis in 1778 under the Grand Orient de France. Unlike Anglo-Saxon masonry, the French Grand Orient tradition is explicitly tied to laïcité and Enlightenment philosophy.

These lodges continue to serve as the premier incubator for the Mauritian intelligentsia. They provided a rare, cross-communal space where early nation-builders—including the nation’s first Prime Minister, Sir Seewoosagur Ramgoolam—could conceptualise a post-colonial identity founded on reason rather than division.

When intellectuals invoke les valeurs républicaines today, they are not referencing ancient Roman governance. They are deploying a finely tuned philosophical weapon, forged in the French Enlightenment and sustained by Masonic history, to demand that Mauritius live up to its idealised promise of a unified, meritocratic nation. An inspiring promise to be fair.

Tuesday, August 11, 2026

Communalism in Mauritius: Symptom of a Discriminatory National System

The persistence of the communal reflex in Mauritius is often reduced to a simple anomaly in our electoral mechanics. However, a deeper analysis reveals that the problem runs much deeper: communalism is merely the political expression of structural discrimination anchored at the very heart of our national system.

The Cause: A National Fracture, Not an Electoral One
The Mauritian communal reflex is not born in the isolation of voting booths. It draws its roots from deep historical structures that extend far beyond the framework of elections. Colonial legacies, the aftermath of indentured labour, and persistent inequalities still shape access to employment, education, land, and economic resources today. We face a national system that structurally discriminates based on community belonging. Communalism is its direct reflection.
The Role of the BLS: An Amplifier, Not the Engine
In this context, what is the actual role of the Best Loser System (BLS)? Contrary to popular belief, this mechanism did not create the communal reflex. While it accentuates it, this remains marginal and strictly confined to the electoral calendar. By imposing an identity declaration on candidates and freezing representation around four constitutional categories, the BLS merely activates, from time to time, a logic that is already omnipresent in civil society. It acts as a situational amplifier, not as the engine of these divisions.
The Illusion of Electoral Reform Alone
The logical conclusion of this observation is clear: an isolated electoral reform can never resolve the crisis. Removing or modifying the BLS will not make the communal reflex disappear. A purely institutional overhaul of the voting system only treats a peripheral symptom, leaving intact the underlying socio-economic discriminations that feed it. Only direct action against these structural inequalities will allow for real and lasting change in Mauritian political behaviour.
The International Perspective: The UN Position
This fundamental distinction between technical flaws and root causes is, moreover, confirmed by international bodies. As early as 2012, in the case of Narain v. Mauritius, the UN Human Rights Committee did not condemn the very principle of the BLS. It targeted two specific dysfunctions: the obligation for candidates to declare their community and the obsolete use of data from the 1972 census for the allocation of seats. More recently, observations from the CERD (Committee on the Elimination of Racial Discrimination) reflect these same divisions running through Mauritian civil society, oscillating between the urgency of technical reforms and the need for comprehensive social justice.

Le communalisme à Maurice : symptôme d'un système national discriminatoire

La persistance du réflexe communal à Maurice est souvent réduite à une simple anomalie de notre mécanique électorale. Pourtant, une analyse approfondie révèle que le problème est bien plus profond : le communalisme n'est que la traduction politique de discriminations structurelles ancrées au cœur même de notre système national.
La cause : une fracture nationale, et non électorale
Le réflexe communal mauricien ne naît pas dans l'isolement des bureaux de vote. Il puise ses racines dans des structures historiques profondes qui dépassent largement le cadre des scrutins. Les héritages coloniaux, les séquelles de l'engagisme (indentured labour) et des inégalités persistantes façonnent encore aujourd'hui l'accès à l'emploi, à l'éducation, au foncier et aux ressources économiques. Nous faisons face à un système national qui discrimine de manière structurelle selon l’appartenance communautaire. Le communalisme en est le reflet direct.
Le rôle du BLS : un amplificateur, pas le moteur
Dans ce contexte, quel est le rôle réel du Best Loser System (BLS) ? Contrairement aux idées reçues, ce mécanisme n'a pas créé le réflexe communal. S'il l'accentue, cela reste marginal et strictement circonscrit au calendrier électoral. En imposant une déclaration identitaire aux candidats et en figeant la représentation autour de quatre catégories constitutionnelles, le BLS ne fait qu'activer ponctuellement une logique déjà omniprésente dans la société civile. Il agit comme un amplificateur conjoncturel, non comme le moteur de ces divisions.
L'illusion de la seule réforme électorale
La conséquence logique de ce constat est sans appel : une réforme électorale isolée ne pourra jamais résoudre la crise. Supprimer ou modifier le BLS ne fera pas disparaître le réflexe communal. Une refonte purement institutionnelle du mode de scrutin ne fait que traiter un symptôme périphérique, laissant intactes les discriminations socio-économiques sous-jacentes qui le nourrissent. Seule une action directe contre ces inégalités structurelles permettra un changement réel et durable du comportement politique mauricien.
Le regard international : la position de l'ONU
Cette distinction fondamentale entre les failles techniques et les causes profondes est d'ailleurs confirmée par les instances internationales. Dès 2012, dans l'affaire Narain c. Maurice, le Comité des droits de l'homme de l'ONU n'a pas condamné le principe même du BLS. Il a ciblé deux dysfonctionnements précis : l'obligation faite aux candidats de déclarer leur communauté et l'utilisation obsolète des données du recensement de 1972 pour l'allocation des sièges. Plus récemment, les observations du CERD (Comité pour l'élimination de la discrimination raciale) reflètent ces mêmes clivages qui traversent la société civile mauricienne, oscillant entre l'urgence de réformes techniques et la nécessité d'une justice sociale globale. 

Saturday, August 8, 2026

On excellence

Excellence is not attained by an obsession with how "better" you are than others. It is not about status seeking. It is, foremost, about besting yourself — without compromising on your values.

There are two kinds of striving, and they get conflated often.

Comparative excellence measures you against others: rank, status, being "the best." It's externally referenced, so it's inherently unstable. There is always someone ahead of you, and the goalposts move with the field.

Self-referential excellence measures today against yesterday — this work against your last attempt, your conduct against your own standards. It's stable because the reference point is internal, and always available to you.

The values clause matters most. Without it, "besting yourself" can slide into pure optimisation — cutting corners, treating people as instruments, sacrificing integrity for output. Add "without compromising on your values," and the bar changes. It's no longer just did I improve? It becomes did I improve in a way I can stand behind? That is what separates excellence from mere achievement.

Aristotle said something close to this: arete isn't winning a contest — it's a thing functioning well according to its own nature. A knife being sharp. A person acting in line with reason and virtue. The comparison, if there is one, is between the thing and its own potential — not between the thing and some other thing.

The Hindu tradition frames it differently but arrives close by. The Bhagavad Gita speaks of svadharma — one's own duty, one's own nature-given path — and holds that it is better to fail at your own dharma than to succeed at another's. Excellence, here, isn't measured against a universal ranking either; it's measured against fidelity to what is truly yours to do. The Gita adds something Aristotle doesn't dwell on: act well, but release your grip on the outcome.

Excellence lives in the quality of the effort, not in the comparison of results.

The Japanese tradition expresses it through practice rather than doctrine. Kaizen — "change for the better" — treats excellence not as a summit you reach, but as continuous, almost imperceptible improvement, day after day. Close to it, the ideal of the shokunin — the craftsman who devotes an entire life to a single trade — carries the sense that a moral and aesthetic duty accompanies work done well: refining your movement not to surpass others, but out of obligation to the craft itself, and to those who will receive the work. The sushi master Jiro Ono, still repeating his movements after decades, embodies this: you never arrive, you only keep drawing closer.

The Islamic tradition names this too, and perhaps more precisely. Ihsan — often translated "excellence," or "doing what is beautiful" — is defined in a well-known hadith as worshipping as though you see God, and if you do not see Him, knowing that He sees you. Set aside the theology and the structure remains: the standard for your conduct is something constant and unseen, not an audience. Which means the quality of the work can never depend on who's watching.

That, in the end, is the whole idea. Four traditions, four vocabularies, one claim: excellence held to a standard no one else can see.