Il y a des débats qu'on ouvre sans le vouloir. À Maurice, celui des statistiques ethniques est de ceux-là, et l'ONU y a mis son grain de sel.
Une nation qui ne compte plus mais qui classe encore. Le dernier recensement ethnique date de 1972, et le Best Loser System continue pourtant de s'appuyer dessus. Nous avons cessé de compter, pas de classer. La nation a fermé les yeux tout en gardant la main sur la boussole.
L'ONU a posé un dilemme, pas un verdict. Saisi par Rezistans ek Alternativ (ReA) contre l'obligation de déclarer sa communauté pour se présenter, le Comité des droits de l'homme a jugé absurde que le système électoral repose encore sur un recensement vieux d'un demi-siècle. En 2012, il a laissé à l'État deux options : abolir le Best Loser System ou réintroduire un recensement communal pour l'actualiser. Une logique implacable : on ne répartit pas des sièges sur des chiffres périmés.
Le boomerang de ReA. Ses critiques lui reprochent d'avoir, sans le vouloir, laissé sortir ce génie de la bouteille. Le mouvement a porté un combat légitime, celui de se présenter sans étiquette, et obtenu en retour un argument pour ses adversaires : si le BLS doit fonctionner, il faut recompter. Ses victoires, comme le jugement Balancy de 2005 ou le mini-amendement de 2014, ont laissé la mécanique intacte : le BLS a continué comme avant. Mais l'accuser de tout est trop facile : le dilemme onusien existait sans lui, et sa revendication de fond reste défendable.
Les dogmes du camp du refus. Chez les opposants, la prudence se mêle à des certitudes qu'on n'examine plus.
L'universalisme importé. Le citoyen abstrait, sans couleur ni origine, hérité du modèle français, où l'on invoque l'égalité de tous devant la loi. Voir les différences, c'est déjà les créer : le réflexe est devenu religion civique.
La lecture de classe. Dans une grille marxiste, seul le rapport social est réel et l'origine n'est qu'un écran. On craint que le débat sur le racial évince celui sur le social. Que deux pauvres vivent des réalités différentes ne cadre pas avec la théorie.
Le tabou de l'unité. On a cessé de compter pour combattre les clivages, comme si l'ignorance suffisait à les dissoudre. La classification a survécu au décompte, et le dogme n'a jamais été confronté au constat.
Le refus de principe des catégories. On redoute de penser la société à travers des communautés culturelles ou religieuses. La crainte est légitime, mais elle devient dogme quand elle interdit même de mesurer une discrimination.
La peur du nombre. Pour certains, voir écrit noir sur blanc qu'aucun groupe n'est majoritaire à lui seul reste difficile à accepter. Les intéressés récusent ce soupçon, mais il circule.
Mais « dogmatique » ne dit pas tout. Les antis ont aussi des raisons concrètes : les catégories sont floues, les métissages croissent, et on n'enferme jamais impunément les gens dans des cases. Les partisans ont leur propre foi, celle du chiffre qui guérirait tout. Un recensement ne corrige aucune inégalité s'il n'est pas suivi de décisions. Ses défenseurs avancent pourtant qu'il fournirait les données nécessaires pour repérer les groupes défavorisés, en prison ou dans l'emploi.
La décision : compter, mais avec une date de fin. Si la nation choisit de mesurer, la mesure doit porter sa date de péremption : une clause d'extinction, de dix ans par exemple, renouvelable seulement après un bilan public. Les chiffres ont-ils servi à corriger quelque chose ? Sans cela, la statistique devient une fin en soi, un rituel reconduit parce qu'il existe. Elle n'a de valeur que si elle débouche sur des leviers concrets contre la discrimination structurelle : emploi, crédit, logement, éducation, marchés publics. Chaque série de données devrait être assortie d'objectifs chiffrés, d'un organisme chargé d'agir et d'une obligation de rendre compte. Un chiffre qui ne change rien est un chiffre qu'on a eu tort de produire.
Se garder des esprits sectaires. Tout outil de mesure attire ceux qui veulent en faire une arme : les uns pour réclamer leur part, les autres pour désigner un adversaire ou verrouiller des privilèges. Les garde-fous sont connus : données anonymes, déclaration libre avec l'option « autre » ou « aucune », aucun fichier nominatif, contrôle d'une autorité indépendante. Et surtout, une séparation stricte entre la mesure des inégalités et la répartition des sièges. Tant que le même chiffre sert à corriger une injustice et à partager le pouvoir, il sera disputé pour de mauvaises raisons.
Le vrai choix. Il n'est pas entre compter et se taire, mais entre un outil et un dogme. Compter pour corriger, avec une date de fin et des comptes à rendre, c'est de la politique publique. Compter pour compter, c'est préparer la prochaine querelle.
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