Saturday, August 22, 2026

Communautarisme, communalisme : deux mots, deux pays, un contresens

 Un mot peut suffire à fausser tout un débat. En français, "communautarisme" et "communalisme" se ressemblent à l'oreille. Mais ils ne recouvrent ni la même histoire, ni la même réalité institutionnelle. Le premier est une accusation portée contre un repli non reconnu par l'État. Le second est à la fois un cadre constitutionnel assumé et une pratique de repli bien réelle, que les Mauriciens critiquent eux-mêmes en ses propres termes. Les confondre, c'est plaquer un jugement moral français sur un problème qui a déjà son vocabulaire et son débat propres.

Deux mots, deux histoires

En France, le "communautarisme" est un terme à charge. Il désigne le repli supposé d'un groupe — le plus souvent religieux ou ethnique — sur ses propres normes, perçu comme une menace à l'universalisme "républicain". Le mot ne décrit pas une politique publique : il sert à en dénoncer l'absence de mise en œuvre. L'État français ne reconnaît pas les communautés, ne les recense pas, et l'essentiel de son arsenal juridique — de la loi de 1905 aux textes sur les signes religieux — vise précisément à empêcher toute forme d'organisation communautaire visible dans l'espace public. "Communautarisme" est donc un mot d'alerte, pas un mot de description.

À Maurice, le "communalisme" désigne une réalité à deux visages, et c'est précisément ce qui complique toute comparaison rapide avec la France.

Il y a d'abord le cadre institutionnel : un choix constitutionnel assumé depuis l'indépendance. La société mauricienne reconnaît juridiquement quatre grandes communautés — hindoue, musulmane, sino-mauricienne, et la catégorie "population générale" regroupant notamment les Créoles. Le système du Best Loser attribue des sièges parlementaires additionnels pour garantir un équilibre de représentation communautaire, le recensement national identifie les appartenances, la vie politique s'organise en partie autour de cet équilibre. Ça, c'est l'architecture pensée et débattue publiquement.

Mais il y a aussi, et c'est tout aussi central dans l'usage courant du mot à Maurice, une pratique sociale beaucoup moins reluisante : le communalisme comme repli sur sa propre communauté et favoritisme arbitraire envers ses membres — dans l'embauche, les nominations publiques, le patronage politique, le vote communautaire aux élections. C'est ce sens-là que les Mauriciens eux-mêmes dénoncent le plus souvent quand ils emploient le mot dans le débat public : pas la reconnaissance constitutionnelle en tant que telle, mais ses dérives concrètes — un système où l'appartenance communautaire, plutôt que le mérite, détermine qui accède à un poste, à une faveur, à un réseau.

Le communalisme mauricien n'est donc pas réductible à une simple architecture institutionnelle neutre. C'est un système qui, en reconnaissant juridiquement les communautés pour garantir leur représentation, a aussi ouvert la porte à leur instrumentalisation clientéliste — la frontière entre "représentation équilibrée" et "favoritisme organisé" n'a jamais été nette, et c'est précisément l'objet d'un débat mauricien permanent, pas un point acquis.

L'erreur d'importer le vocabulaire

Employer la grille française du "communautarisme" pour juger le communalisme mauricien commet une double erreur.

D'abord, une erreur de charge morale : le mot français porte en lui une accusation — repli, menace, danger pour l'unité nationale. L'appliquer au système mauricien revient à préjuger coupable une structure qui, sur son propre sol, est un choix constitutionnel légitime, né d'une histoire migratoire et sociale spécifique que la France n'a jamais eu à gérer de cette manière.

Ensuite, une erreur de structure : la France nie juridiquement l'existence des communautés pour protéger, en théorie, l'égalité citoyenne. Maurice les reconnaît et les organise juridiquement pour, précisément, garantir cette même égalité par une représentation équilibrée. Ce sont deux réponses opposées au même problème — la diversité culturelle dans un espace politique commun — pas deux variantes d'un seul et même phénomène qu'on pourrait juger avec un seul et même vocabulaire.

Cela dit, importer platement le mot français ne fait pas non plus disparaître les dérives bien réelles du communalisme mauricien — le favoritisme, le clientélisme, le vote ethnique. La nuance n'est pas de blanchir le communalisme en le présentant comme une architecture purement vertueuse face à un communautarisme français purement fantasmé. Elle est de reconnaître que ces dérives existent à l'intérieur d'un système mauricien qui a ses propres mots, sa propre histoire et ses propres débats pour les nommer — et qu'elles n'ont pas besoin d'être traduites en "communautarisme à la française" pour être critiquées légitimement.

Le danger d'un jugement emprunté

Un pays qui importe la grille de lecture d'un autre pour juger ses propres institutions finit par se juger avec des mots qui ne lui appartiennent pas. Si le débat public mauricien en vient à qualifier son propre système communaliste de "communautarisme" au sens français — suspicion, repli, péril identitaire — il délégitime a priori une architecture historique qui n'a jamais prétendu être autre chose que ce qu'elle est : une gestion explicite, et non un déni, de la diversité.

Le communalisme mauricien n'est donc pas sans défaut — loin de là. Le favoritisme communautaire, le clientélisme, le vote ethnique sont des réalités que les Mauriciens critiquent eux-mêmes, à raison, depuis des décennies. Mais ces défauts doivent être nommés et discutés avec le vocabulaire et l'histoire qui sont les siens — pas avec les réflexes rhétoriques d'un pays qui a fait le choix inverse, pour des raisons qui lui sont propres. Absorber aveuglément les mots d'un modèle importé, c'est déjà avoir renoncé à comprendre le sien.

Universalisme : arrêter de prétendre à la neutralité, commencer à gérer ses failles

Il y a en France un phénomène que la sociologie documente sans toujours le nommer clairement : les enfants et petits-enfants d'immigrés des générations plus âgées expriment souvent un rapport de gratitude envers le pays, associé à une forme de retenue dans la critique — comme s'il fallait mériter le droit de la formuler. Les générations plus jeunes, nées françaises sans expérience migratoire directe, s'en affranchissent plus librement. Cet écart n'est pas un mystère psychologique individuel. C'est le symptôme d'un système qui refuse de se regarder.

Un universalisme qui ne l'est pas

Le modèle français d'intégration repose sur un principe simple en apparence : l'universalisme. Pas de statistiques ethniques, pas de reconnaissance officielle de communautés, une citoyenneté qui se veut indifférente à l'origine. L'idée est généreuse sur le papier. Mais le philosophe canadien Will Kymlicka a montré, dès 1995 dans Multicultural Citizenship, pourquoi cette neutralité est largement fictive : un État n'est jamais réellement neutre culturellement. La langue officielle, le calendrier, l'école, le droit de la famille portent déjà la marque d'une culture majoritaire. Traiter tout le monde "pareil" dans ce contexte revient à ériger les normes du groupe dominant en horizon universel, tout en refusant aux minorités les outils pour exprimer leurs différences.

Ce n'est pas un vice de forme mineur. C'est une défaillance structurelle inévitable, et c'est là que la nuance compte : reconnaître cette défaillance n'oblige pas à conclure que l'universalisme est un projet à jeter. Cela oblige à cesser de prétendre qu'elle n'existe pas.

Le vrai problème n'est pas l'idéal, c'est le déni

Un système peut afficher un principe noble — l'égalité de tous les citoyens, sans étiquette d'origine — et produire, dans le vécu quotidien, des effets que personne n'a voulus. Ce n'est pas contradictoire. C'est même banal : tout système social a des angles morts. Le problème commence quand l'institution refuse d'admettre ces angles morts, les traite comme des anomalies isolées plutôt que comme des régularités structurelles, et laisse chaque génération se débrouiller seule avec le poids symbolique que l'État ne veut pas porter collectivement.

C'est très exactement ce que documentait déjà Abdelmalek Sayad , sociologue et ami de Pierre Bourdieu, grand spécialiste des conflits sociaux : le sentiment de devoir "mériter" sa place, de prouver sa légitimité par la gratitude, n'est pas un trait de caractère individuel. C'est un rapport de position hérité d'une histoire — notamment postcoloniale — que l'universalisme français n'a jamais pris en charge autrement que par le déni. Pas de statistiques ethniques : donc pas de mesure des écarts, donc pas de politique correctrice ciblée, donc un fardeau individuel qui se transmet de génération en génération sous forme de loyauté performée. Ce n'est pas de la neutralité. C'est de la dissonance cognitive institutionnalisée.

Ce que Singapour apprend, en bien et en mal

Il existe une alternative radicale à ce déni : nommer la différence, l'administrer, la quantifier. Singapour l'a fait avec son système CMIO (Chinois-Malais-Indiens-Autres), qui enregistre chaque citoyen sous une catégorie raciale officielle depuis l'indépendance, utilisée pour le logement, l'école, la représentation politique. Le résultat mérite d'être regardé sans complaisance : ce système a effectivement permis de mesurer, cibler, corriger — mais il a aussi contribué, par sa propre mise en œuvre, à figer des lignes de division raciale que la société aurait pu estomper autrement. Le débat existe aujourd'hui à Singapour même sur la pertinence de maintenir un cadre aussi rigide dans une société devenue plus complexe.

La leçon n'est donc pas "il faut copier Singapour". C'est que la reconnaissance active des différences a un coût, tout comme leur déni en a un. Aucune des deux voies n'efface le problème — l'une le nie, l'autre le fige. La question n'est pas de choisir un système parfait, il n'en existe pas. C'est de choisir quelles défaillances on accepte de nommer et de corriger, plutôt que de dériver indéfiniment dans un système qui se croit neutre et qui, précisément parce qu'il s'en croit dispensé, ne se corrige jamais.

Minimiser, pas nier

Voilà la nuance qu'il faut tenir, et qui échappe souvent au débat français, polarisé entre défense inconditionnelle de l'universalisme et rejet total au profit du communautarisme : aucun système ne supprimera les défaillances liées à la diversité culturelle. Ni le modèle français, ni le modèle canadien, ni le modèle singapourien. La question n'est pas l'utopie d'un système sans angle mort. C'est la capacité, ou l'incapacité, d'un système à reconnaître ses angles morts pour les réduire, au lieu de les nier pour les perpétuer.

Un idéal d'égalité citoyenne mérite d'être défendu. Mais un idéal qui refuse de se mesurer à ses propres effets cesse d'être un idéal politique pour devenir une fiction administrative — pratique commode pour l'État, fardeau silencieux pour ceux qui doivent, génération après génération, faire semblant que le compte est déjà soldé.

Maurice, à cet égard, a tout intérêt à ne pas absorber aveuglément des modèles importés — français, singapourien ou autre — sans d'abord intérioriser les termes de son propre contexte.

Friday, August 21, 2026

Lee Kuan Yew face à la vulnérabilité identitaire

Un peuple sans racines profondes est plus vulnérable aux influences extérieures — qu'elles soient bénéfiques ou nocives. Ce n'est pas tant l'influence elle-même qui pose problème, mais l'absence d'un socle intérieur suffisamment stable pour l'accueillir, la filtrer, ou la transformer plutôt que de simplement l'absorber telle quelle.

Face à ce constat, la tentation du repli est grande : se raccrocher à une idée figée de ce que l'on est censé être, refuser tout ce qui vient d'ailleurs, ériger des frontières culturelles pour se protéger. Mais cette posture conservatrice n'est pas un retour aux racines — c'est une réaction. Et une réaction reste, par définition, dépendante de ce contre quoi elle se définit. Le conservatisme défensif ne puise pas sa force en lui-même ; il existe seulement en opposition à l'extérieur, ce qui le rend, paradoxalement, tout aussi tributaire de cet extérieur que l'ouverture excessive qu'il prétend combattre.

L'harmonie véritable ne se trouve ni dans l'absorption passive ni dans le rejet réactionnaire, mais dans un enracinement suffisamment sûr de lui-même pour pouvoir accueillir l'altérité sans s'y dissoudre. Un peuple enraciné n'a pas besoin de fermer ses portes : il peut choisir ce qu'il intègre, transformer ce qu'il emprunte, et rester lui-même précisément parce qu'il sait d'où il vient. C'est cette confiance tranquille — et non la fermeture — qui permet de traverser les influences extérieures sans s'y perdre.

Mais cet enracinement ne surgit pas spontanément — il se construit, souvent de manière délibérée. C'est ici qu'un certain type d'ingénierie sociale, à la manière de Lee Kuan Yew, devient déterminant. Confronté à une population multiethnique et fragmentée, sans identité commune évidente, l'ancien dirigeant de Singapour n'a pas laissé le hasard des influences extérieures façonner seul le destin de la nation. Il a plutôt orchestré, avec une discipline rigoureuse, la construction d'un socle commun : une langue de travail partagée, des politiques du logement mêlant délibérément les communautés, une méritocratie affirmée comme valeur centrale, et une vision claire de ce que la nation devait devenir — sans pour autant effacer les identités culturelles propres à chaque communauté.

Cette approche illustre une vérité essentielle : l'enracinement stable n'est pas seulement une question de mémoire ou de tradition héritée passivement, mais aussi de volonté politique et de vision à long terme. Naviguer les influences extérieures sans trop de heurts exige donc un double mouvement — préserver ce qui ancre une société dans une identité cohérente, tout en construisant activement, par des choix institutionnels réfléchis, les fondations qui permettront d'absorber le changement sans s'y perdre. C'est cette combinaison entre racines vécues et architecture sociale délibérée qui distingue les nations capables de traverser les tempêtes culturelles de celles qui s'y dissolvent.

« Lil Moris » : l'écho d'un soft power français

« Lil Moris » — ce surnom affectueux mais révélateur trouve probablement son origine dans la convergence de plusieurs facteurs liés à l'influence française. Le soft power, concept développé par le politologue Joseph Nye, désigne la capacité d'une nation à influencer les autres non par la contrainte ou la force, mais par l'attraction qu'exerce sa culture, ses valeurs et ses institutions — une influence qui agit en douceur, souvent de manière si diffuse qu'elle en devient presque invisible pour ceux qui l'absorbent.

La télévision satellitaire, et notamment la diffusion massive de chaînes comme MBC aussi, illustre bien ce mécanisme : elle a exposé les Mauriciens en continu à un univers médiatique dominé par la France, ancienne puissance coloniale devenue référence culturelle et linguistique constante.

Mais au-delà de la télévision, le statut de République, acquis en 1992, et la démocratisation de la franc-maçonnerie française à Maurice ont possiblement agi comme catalyseurs supplémentaires. Ces deux évolutions ont resserré les liens institutionnels et symboliques avec la France, renforçant cette forme de soft power qui s'exerce moins par la diffusion d'images que par des réseaux d'influence et d'appartenance.

Il est révélateur qu'un Français, en s'exprimant en français, dira naturellement « l'île Maurice » — une formulation pleinement compréhensible et attendue dans sa langue. Le Mauricien, lui, dira plutôt « lil Moris » en kreol morisien plutôt que « Moris » tout court comme auparavant. Ce glissement linguistique trahit une intériorisation : la France reste la référence par rapport à laquelle Maurice se mesure, même dans la langue vernaculaire du pays, qui reformule le nom de la nation à travers un prisme emprunté. Le soft power français, ainsi diffusé par la télévision, les institutions et les réseaux d'influence, a fini par façonner jusqu'à la manière dont les Mauriciens nomment leur propre nation.

Il convient toutefois de nuancer ce tableau. Si l'influence française a façonné en profondeur la langue, les institutions et une certaine vision de soi, l'influence bollywoodienne, elle, s'est surtout imposée dans le registre du paraître plutôt que de l'être. Les modes vestimentaires, les célébrations, l'esthétique des mariages ou des clips musicaux mauriciens portent nettement la marque de Bollywood — mais cette influence reste largement superficielle, davantage esthétique qu'identitaire.

Ainsi, deux soft powers coexistent à Maurice sans se confondre : celui de la France, plus discret mais structurant, qui touche à la manière dont le Mauricien se pense et se nomme lui-même — d'où « lil Moris » ; et celui de Bollywood, plus visible mais plus superficiel, qui influence l'apparence sans véritablement redéfinir l'identité profonde. C'est peut-être là toute la particularité mauricienne : un pays qui emprunte ses images à l'Inde, mais son regard sur elle-même à la France.

Wednesday, August 19, 2026

The Spiritual Harmony of the Azaan: Balancing Tradition and Modernity

God is everywhere, and God is not deaf. The azaan, Islam’s call to prayer, was never intended to be a source of loud acoustic distress, but rather a gentle, melodic invitation to remember the Divine. In the modern era, the structural necessity for an excessively loud, electronically amplified call has changed. Today, the precise timing of the five daily prayers can easily be set and tracked on personal smartphones, smartwatches, and digital devices, allowing individuals to maintain their religious duties seamlessly from anywhere.

Islam teaches that God loves beauty, and this principle should heavily dictate how the call to prayer is shared with the world. A muezzin is the chosen, specialized person appointed to perform the azaan. Therefore, the delivery of this call must always be harmonious, clear, and melodious to the human ear, reflecting the essence of the faith.
When a local community lacks a qualified, trained muezzin who can deliver the call with the proper vocal beauty and accurate pronunciation, alternative solutions should be considered. In such cases, utilising a high-quality, prerecorded azaan delivered by a highly qualified and world-renowned muezzin could serve as a better alternative—similar to how public prayer rooms in shopping malls, transit hubs, and international airports in some countries use clear digital playbacks to respectfully remind travelers of the prayer times without causing a disturbance.
Ultimately, the purest and most ideal form of the azaan is one delivered from a minaret—the natural, elevated tower designed on or near a mosque—uttered directly by a living, qualified muezzin relying solely on the natural projection and melody of the human voice, completely free from the distortion of loudspeakers. This original, unamplified approach perfectly marries historical Islamic tradition with quiet, respectful civic coexistence.

Monday, August 17, 2026

Pourquoi écrit-on « Grand Baie » ou « grand-mère » sans "E" ?

Est-ce une complication typiquement française ?

Même si baie et mère sont des mots féminins, on n'écrit pas « grande ». Ce n'est pas une faute moderne, mais un héritage du Moyen Âge !

L'origine : En ancien français, l'adjectif « grand » était invariable au féminin. Au XVIe siècle, les grammairiens ont imposé le "E" partout (une grande femme), mais les expressions très courantes et les noms de lieux ont résisté et sont restés figés.

Même si ce phénomène de "fossile linguistique" existe partout (comme le pluriel foot/feet en anglais ou el agua/las aguas en espagnol), le français se distingue par une approche bien plus rigide :

Le goût du pédantisme : Là où d'autres cultures privilégient le pragmatisme (si on comprend, c'est bon), le monde francophone a développé un culte de la "pureté" de la langue, entretenu depuis 1635 par l'Académie française.

L'orthographe comme statut : En français, la maîtrise de ces exceptions complexes a historiquement servi d'outil de distinction sociale. Faire une faute est souvent jugé sévèrement, ce qui pousse les locuteurs à être beaucoup plus pointilleux et académiques.

En résumé : Ne dites pas à un puriste que vous allez à « Grande Baie », il se fera un plaisir de vous corriger avec toute la délicieuse condescendance que la grammaire française autorise !

Saturday, August 15, 2026

Le poids des mots à Maurice : quand le langage masque nos réalités

À Maurice, le langage est un miroir à double fond. Notre État-archipel utilise au quotidien des concepts juridiques, économiques et sociaux dont le sens officiel, souvent hérité de l'étranger, se heurte de plein fouet à notre vécu. Ce décalage entre la théorie et la pratique crée des confusions profondes qui faussent le débat public, masquent des enjeux de pouvoir et entretiennent des quiproquos historiques, géopolitiques et culturels.
L'illusion sémantique : l'État de droit sacrifié sur l'autel du « Law and Order »
Le plus grand malentendu de notre débat démocratique réside dans l'amalgame permanent entre l’État de droit, la Rule of Law et le Law and Order. Notre système juridique est un modèle hybride unique, né du droit civil français et de la Common Law britannique. Pourtant, dans l'arène politique et médiatique, ces notions s'entrechoquent dans une confusion totale :
  • La Rule of Law (concept britannique) : Elle trouve sa source historique dans la Magna Carta de 1215, où les barons anglais ont imposé au King John que même le souverain soit soumis à la loi, interdisant l'emprisonnement arbitraire. C'est un bouclier qui consacre la suprématie absolue de la loi, l'égalité de tous devant la justice et la protection de l'individu contre l'arbitraire du pouvoir.
  • L'État de droit (concept français) : C’est un modèle structurel basé sur la hiérarchie des normes (la pyramide des lois). L'État choisit de s'autolimiter en soumettant l'ensemble de son administration et de ses dirigeants au respect rigoureux de la Constitution et des textes écrits.
  • Le Law and Order (concept sécuritaire) : Il relève simplement de la gestion de l'ordre public, de la discipline et de la répression policière dans la rue.
Le piège mauricien consiste à brandir abusivement le respect de la Rule of Law ou de l'État de droit pour légitimer des mesures de pur Law and Order (comme des arrestations arbitraires ou des démonstrations de force policière). En confondant la protection des libertés fondamentales avec l'exercice de la force répressive, nous inversons la logique démocratique : la loi ne sert plus à limiter le pouvoir, elle devient l'instrument de sa démonstration.
Les réalités économiques travesties : du « secteur privé » au « gros capital »
Cette distorsion du langage se propage également dans notre lecture de l'économie. Prenez l’expression « secteur privé ». Universellement, elle englobe toute activité économique n’appartenant pas à l’État. À Maurice, ce terme s’est chargé d'un poids historique et émotionnel considérable. Dans l’imaginaire collectif, il n’évoque ni la petite PME locale, ni le commerce du coin, mais fait presque exclusivement référence aux grands conglomérats historiques issus de l’ancienne industrie sucrière.
Pour assainir le débat et purger ce terme de ses connotations politiques et communautaires obsolètes, il conviendrait d'adopter des expressions plus justes. Parler de « gros capital » ou de « big business » permettrait enfin de dissocier la critique économique légitime de toute dimension ethnique, en ramenant le sujet à ce qu'il est réellement : un enjeu de puissance financière et de marché.
À l’inverse, le « marchand ambulant » subit la confusion inverse. Si le dictionnaire y voit un vendeur mobile déplaçant sa marchandise au gré des rues, la réalité mauricienne nous montre des commerçants installés de manière permanente sur des trottoirs précis ou relogés dans des structures urbaines fixes. Derrière ce qualificatif inadapté se cache en vérité le combat social d'une économie informelle qui cherche sa légitimité et sa place dans l'espace public.
Culture et éducation : assumer le « morisyen » tout court
Sur le plan culturel, le « Kreol morisyen » souffre encore des stigmates du passé. Alors qu'il est scientifiquement et officiellement reconnu comme la langue nationale, partagée par l'immense majorité de la population, deux confusions persistent. D’une part, une vision archaïque le réduit parfois à un simple « patois » face au français ou à l’anglais. D’autre part, un amalgame linguistique persistant associe la langue à l’appartenance ethnique à la communauté créole.
Pour dépasser ce clivage et consacrer la dimension purement citoyenne de notre idiome national, deux propositions s'imposent : adopter officiellement l'appellation « kreol morisyen » ou, mieux encore, « morisyen » tout court. En détachant le nom de la langue de toute référence ethnique spécifique, on consacre le morisyen comme la langue de tous les Mauriciens, unifiant la nation sous une identité linguistique commune et partagée.
Enfin, le système éducatif mauricien a lui aussi détourné le sens des mots avec l'institutionnalisation des « leçons particulières ». Ce qui devrait désigner un soutien scolaire ciblé, bénévole ou occasionnel pour un élève en difficulté est devenu une industrie parallèle gigantesque. Quasi-obligatoire et payant pour tous, ce système s'est substitué au programme officiel, au point d'inverser les rôles : le contenu pédagogique est parfois transféré aux cours de l'après-midi, transformant l'école du matin en une simple garderie de luxe et creusant les inégalités sociales.
De la colonie à l'archipel : le piège de « Lil Moris »
La confusion sémantique commence dès la manière dont nous nommons notre propre territoire. Traduire mécaniquement « l'île Maurice » par « Lil Moris » pose un double problème. D'une part, cette formulation perpétue une vision strictement coloniale, calquée sur le regard de l'ancien colonisateur qui ne concevait le pays qu'à travers son île principale. D'autre part, elle réduit dangereusement notre caractère d’État-archipel, effaçant d'un trait de plume Rodrigues, Agalega, Saint-Brandon et les Chagos.
Il n'y a pourtant pas si longtemps, l'usage populaire et médiatique mainstream privilégiait « Moris » tout court, et non « Lil Moris ». Revenir à « Moris » pour désigner l'État et la nation est un acte de décolonisation mentale essentiel : cela permet d'englober toute notre État-archipel dans sa diversité géographique, sans exclure aucune de ses composantes insulaires.
Conclusion : nommer juste pour débattre vrai
Tant que nous laisserons ces expressions flotter dans le flou de leurs approximations, le dialogue national restera biaisé. Dire « Moris » plutôt que « Lil Moris », remplacer le « secteur privé » par le « gros capital », ou désigner notre langue commune comme le « morisyen », ce n'est pas seulement jouer sur les mots : c'est un acte de salubrité publique pour dépolitiser, désethniciser et décoloniser nos débats. Pour construire l'avenir de notre État-archipel, il devient urgent de redonner aux concepts leur juste définition, car mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur — et à la confusion — de notre nation.