Friday, January 28, 2022

Ces points de bascule fatidiques

Lorsque nous nous disputons sur la manière de réduire l’impact négatif de la Covid-19 sur notre vécu, par exemple, il s’agit très souvent de nos habitudes et de nos certitudes que nous sommes prêts à céder pour atteindre notre objectif commun. Cette situation peut également être décrite comme un bras de fer entre le degré de notre tolérance aux mesures qui limitent notre liberté et le degré de notre participation individuelle et collective à des comportements visant à contenir la transmission de la Covid-19.

Comme dans toutes les autres circonstances, la justesse de notre jugement détermine si, tôt ou tard, à travers nos comportements, nous atteignons collectivement un équilibre propice à un résultat positif. La part relative de notre quête de l’intérêt personnel et celle du bien commun varie dans nos réactions. Des contextes différents déclenchent évidemment des réactions globales différentes.

La synergie souhaitée pour avancer dépend de l’efficacité avec laquelle nos réactions convergent. La durée pendant laquelle cette synergie peut être maintenue dépend de la durée pendant laquelle une masse critique au sein du groupe ou de la communauté est prête à collaborer.

En revanche, cette collaboration ne peut pas se manifester dans un vide. Il est essentiel d’instaurer une confiance raisonnable entre les institutions (à travers leurs chefs au sein de l’État, du gouvernement, de l’entreprise, de l’école, de la famille, des médias, notamment) et les individus.

Si nous percevons que l’effort que nous consentions est récompensé de manière adéquate, non seulement en termes financiers, mais également en termes de reconnaissance de notre valeur et de nos besoins ou ambitions, la plupart d’entre nous seraient inspirés à participer activement à tout projet ou aventure.

Par contre, ce cycle vertueux n’est pas envisageable lorsque l’ascenseur – pour passer du statut de recalé défavorisé au statut d’initié privilégié – semble être en panne, ou semble être fonctionnel uniquement avec le recours à des démarches louches.

Lorsqu’une méfiance réciproque persiste et que le désespoir nous envahit au-delà d’un certain temps, ceux qui sont privés de capacités suffisantes en termes de compétences et de force mentale, ceux qui subissent un déclassement social, sont entraînés dans une spirale de survie avec des défis énormes à surmonter. En fin de compte, ceux qui sont épargnés par une désillusion et des carences similaires finissent par en ressentir également les impacts, même si ce n’est pas avec la même intensité, car nous sommes tous liés les uns aux autres d’une manière ou d’une autre.

Le monde réel existe dans un nombre infini de couleurs. Paradoxalement, lorsque les influences externes sont ambiguës, ce monde est réduit aux apparences en noir et blanc. La « réalité » d’aujourd’hui est de plus en plus façonnée par l’intelligence artificielle et les algorithmes. Les nuances sont filtrées instantanément, sans forcément solliciter notre consentement.

Plus que jamais, les signaux contradictoires de toutes sortes ont tendance à nous distraire et à nous submerger. Discerner si cette « réalité » est compatible avec nos aspirations profondes est primordial pour susciter l’éveil. Le besoin de recul et de vision cohérente n’a jamais été aussi déterminant, tout comme une démarche moins universelle, mais plus plurielle et résolument articulée autour de notre véritable ressenti.

Si ce sont la partisanerie et les idéologies aveuglantes qui dictent nos orientations, il est très probable que nous restions coincés dans une bulle. Un tel revers a tendance à alimenter un repli, voire une affirmation identitaire des recalés aussi bien que des initiés du « système ». Et le point de bascule vers un résultat positif restera inimaginable sans un leadership capable de mettre en œuvre des stratégies pertinentes qui incitent la plupart d’entre nous à regarder systématiquement dans une même direction salutaire et à agir ensemble en conséquence.

Pour les partisans du statu quo, les binômes gauche-droite ou individuel-collectif demeurent des outils d’instrumentalisation potentiels. Ne faisons donc pas de l’esprit collaboratif un autre slogan maintenant.


Friday, December 31, 2021

That tipping point

When we passionately argue about how for instance to reduce the negative impact of Covid-19 on our life it is very often about how much of our own habits and beliefs we are prepared to give in to meet our common objective. The situation can also be described as a tug of war between the extent of our toleration to measures that limit our freedom and the extent of our individual and collective participation in behaviours aimed at containing the transmission of Covid-19.

As under any other circumstances, how pertinent our judgment with respect to our involvement determines whether sooner or later we achieve an equilibrium conducive to a positive outcome. In our gut reactions the relative share of narrow self-interest and common good we serve vary. Different contexts trigger different overall reactions. The desired synergy to move forward depends on how effectively our responses blend. Now, how long that synergy can be sustained rests on how long a critical mass within the group or community is set to collaborate.

That collaboration cannot be created out of thin air. Arguably, instilling reasonable trust between institutions (through their heads actually within the State, the government, the media, businesses, schools, families, namely)) and individuals is key. Should we perceive that the effort we are putting in is being rewarded adequately, not merely in financial terms, but also in terms of recognition of our worth and our needs or ambition, most of us would certainly be inspired to actively participate in any project or adventure. That virtuous cycle is not achievable when the ladder to climb from the status of an underprivileged outsider to the  status of a privileged insider seems broken, or appears to be climbable solely through devious ways. 

When mutual mistrust persists and hopelessness grips us beyond a certain time, those deprived of enough capabilities in terms of skills and mental strength, those with declining living standards, are driven into a survival mode with daunting challenges. Ultimately, those spared similar plight end up being impacted too, even if not with the same intensity, as we are all linked to each other, one way or the other. 

The real world exists in an infinite number of colours. However, when external influences are toxic it is reduced into black and white features. Today's "reality" is increasingly shaped by artificial intelligence and algorithms. Nuances are filtered quasi-instantly, not always with our knowledge and for our common good. Noise of all sorts tends to distract and overwhelm us more than ever. Discerning whether this "reality" is compatible with our well-being is pivotal to our awakening. It is doubtful whether there is such thing as a unique solution to any challenge we face. Shunning the "universal" claim while embracing pluralism is what works in any context. The need for hindsight and coherent vision has never been more pressing. 

Whenever blind partisanship and ideologies dictate our participation, it is very likely an indication that we are stuck in a vicious circle. Such a setback tends to feed radical behaviour of outsiders and insiders alike. And the tipping point towards a positive outcome shall remain elusive without a leadership capable of implementing relevant strategies that nudge most of us into looking consistently in the same direction and act together accordingly.  The left-right or individual-collective simple-minded binaries  are hottest templates for status-quo seekers. Let us not make the collaborative spirit another slogan now.

Monday, June 7, 2021

Mauricianité : le cri de détresse

Il ne s’agit pas ici de minimiser l’impact des situations de dérives, mais d’essayer de les expliquer avec détachement. Stigmatiser telle ou telle « communauté » sans apporter du relief notamment historique, anthropologique, socio-économique ne fait qu’alimenter et accentuer le clivage entre la tribu « eux » et la tribu « nous ». Notre vivre ensemble est aussi précieux qu’il est vulnérable à la malveillance de notre classe dirigeante et à notre manque de discernement. Nos ressources humaines, et par extension notre productivité au travail et notre compétitivité sur le marché mondial, sont ultra-sensibles à l’intensité de notre bien-être.

Que des missiles en toc (supposées d'incarner le  « jihad ») lors d'une manifestation contre l’oppression puissent interpeller est tout à fait compréhensible ! Pourquoi certains binationaux votent pour Le Pen? Pourquoi d’autres se retrouvent dans la « mission » de Modi ? Choisit-on volontairement de vivre en mode « bwar-amize » ?  En vérité, à moins de prétendre être sur la voie de l’ascétisme, nous avons besoin de nous identifier à plusieurs communautés (et de naviguer entre) qui se juxtaposent, qui s’affirment et se replient selon les circonstances de notre vécu et selon notre personnalité. Par exemple, notre identité peut osciller entre une appartenance teintée d’indianité, d’islamité, d’africanité, de francité, de « sinolité » (ou de cosmopolitisme (avec une forte empreinte occidentale certes); de féminité ou de transgenrisme; de catholicisme ou d’agnosticisme; de patriotisme mauricien ou de citoyenneté sans frontières; bref, d’innombrables permutations saines aussi bien que malsaines sont possibles. En revanche, ce n’est pas le pluralisme de notre identité multiculturelle qui peut porter atteinte au respect mutuel et au civisme, mais son instrumentalisation. La déchéance de l’identité est révélatrice d’une souffrance insoutenable par rapport à l’existence de l’individu.

Si nous ne vibrons pas invariablement pour ce que nous proposent nos élites dirigeantes comme projet de société, c’est qu’il est, entre autres, profondément miné par l’absence de leadership cohérent et visionnaire. Dans ce contexte, nous avons tendance à nous accrocher à d’autres « forces » souvent fantasmées, peu importe si elles sont exclusives et néfastes à l’Autre. Pour évacuer les sentiments de désespoir, les canaux malsains se transforment souvent en refuge. Or, pour construire une histoire commune, les politiques publiques doivent intégrer toutes les composantes de la nation. L’obstacle dressé par les partisans du statu quo pourra être renversé quand « I love Lazistis » devient viral. C’est-à-dire, avec une masse critique, qui transcende les « tribus » contre les injustices, le mépris et la connerie.